24. Vernia

Ils étaient partis depuis une journée seulement, mais il semblait à Vernia que le trajet durait depuis des mois. Ils avaient dépassés le Grat depuis plus d’une heure déjà. Loin des choux, l’air était plus pur, les paysages plus denses, plus variés. Elle avait vu des champs de blé dorés, caressés par le vent, des forêts dont les feuilles tendres ne laissaient filtrer que quelques rayons de lumière. Le vieux canasson des jumeaux n’était pas bien rapide, mais semblait pouvoir tenir son rythme éternellement.

 

Ces derniers s’avéraient tout aussi bavards sur la route qu’ils ne l’étaient à la ferme, et tout aussi difficile à suivre. Ils lui avaient raconté toutes les anecdotes sur chaque endroit près desquels ils passaient, qui habitait, depuis quand, ce qu’ils faisaient… Les jumeaux semblaient tout connaître de chaque personne du royaume. Ils faisaient mine de s’horrifier des travers de chacun, mais sembler jubiler de ces commérages. Vernia sentait peu à peu ses yeux se fermer, bercée par leur babillage et le cahot de la charrette. Le soleil lui caressait le visage et, les yeux clos, elle se laissait gagner peu à peu par le sommeil.

 

« Rejoins-moi. »

 

Elle se releva d’un coup. Les jumeaux se turent et la regardèrent d’un air interrogateur. Elle esquissa un timide sourire, et fit mine de regarder dans son bagage. La voix n’avait jamais été aussi claire, aussi distincte. C’était la première fois qu’elle comprenait distinctement les paroles. Ce n’était pas une voix habituelle. Elle semblait vieille, terriblement vieille. Et caverneuse. Comme celle d’un vieillard qui vivrait en ermite au fond d’une grotte. Mais pas un vieillard sympathique et bienveillant, non, un vieillard dur et sévère.

 

Elle sentit un frisson. Pour la première fois depuis le début du trajet, elle se demandait pourquoi elle était partie. Etait-ce seulement une envie d’aventure, de découverte, ou l’avait-on poussée ? Ce « Rejoins-moi » signifiait-il qu’elle se dirigeait droit vers cette voix, que c’est elle qui l’avait attirée depuis le début ?

 

Les jumeaux la scrutaient toujours. Elle leur demanda plus de précisions sur le fameux laitier chez qui ils allaient, et les jumeaux repartirent de plus belle, lui narrant toute la vie de Dorn, paisible éleveur de vache, de son fils Elios, qui réfléchissait trop, de toutes les rumeurs qui courraient sur l’un ou l’autre. Vernia était soucieuse. Elle se demandait ce qu’elle allait finalement trouver au bout de leur route.

23. Melisandre

Elle était épuisée. Elle avait participé à la fouille du château, avait envoyé autant de gens qu’elle le pouvait sur les traces d’Isabelle. Elle essayait de persuader son mari de ne pas partir, de ne pas la laisser seule. En vain.

 

Mélisandre se sentait abandonnée. Elle savait qu’Isabelle était partie par sa faute. Parce qu’elle n’avait pas su l’aider, ne lui avait pas appris à se mettre en valeur. Parce qu’elle n’avait pas compris sa détresse. Parce qu’elle n’avait jamais essayé de comprendre ce que sa fille avait ressenti.

 

Depuis sa naissance, Mélisandre était belle. Plus que belle même, elle avait été une des princesses les plus convoitées des royaumes environnants. Depuis ses dix ans, tous les hommes se pressaient à ses pieds rêvant d’un sourire, d’une parole.

 

Elle n’avait pas tout de suite compris qu’il n’en serait pas de même pour Isabelle. Une petite fille n’est pas toujours gracieuse, mais elle pensait qu’elle changerait. Ses yeux de mère l’avaient aveuglée sur son apparence réelle, surtout après qu’elle eût appris qu’elle n’aurait pas d’autres enfants. Isabelle était son joyau, son bijou.

 

C’est vers sa douzième année qu’elle comprit. Isabelle en âge de se fiancer, elle s’était attendue à ce que de nombreux courtisans viennent lui faire la cour.

Et il n’y avait eu personne.

 

Isabelle n’y faisait pas vraiment attention au début, elle était trop jeune. Puis elle commença à comprendre. On fit venir les meilleurs tailleurs pour mettre son corps pataud en valeur, les plus beaux bijoux pour rehausser son teint, les plus fines poudres pour adoucir ses traits. On lui apprit à marcher, à rire, à chanter.

Rien n’y faisait.

 

Rien ne fendait plus le cœur de Mélisandre que cette tristesse qu’elle lisait jour après jour dans les yeux de sa fille, et qu’elle ne comprendrait jamais. Comment elle, sur qui, malgré sa trentaine d’années approchant, tous les hommes se retournaient encore, pouvait comprendre ce que ressentait sa fille ?

 

Et cet odieux chevalier, quelques jours auparavant ! Le chevalier d’argent, il se faisait appeler. Le chevalier de fumier, oui ! Un beau minois, de jolis mollets, mais aucune éducation. Il sentait le paysan à plein nez. Même son mari l’avait détesté, lui qui avait toujours un faible pour les guerriers. Et ce rustre avait fait pleurer Isabelle comme rarement elle avait pleuré.

 

Et, maintenant, elle s’était enfuie. Son mari était parti se battre contre une armée de gredins qui saccageaient des champs de choux. On avait lancé des dizaines d’hommes à sa recherche, une jeune fille seule ne devait pas être bien difficile à retrouver. Elle était probablement cachée en ville. Elle allait être rapidement retrouvée.

 

Elle était seule, entièrement seule pour la première fois de sa vie.

 

Mélisandre s’allongea sur le lit d’Isabelle, et fondit en larmes.

22. Elios

Cela faisait une semaine déjà, et son père refusait toujours de sortir de la maison. Les deux premiers jours, il était resté prostré sur son lit mais, depuis hier, il avait recommencé à manger.

 

Elios regarda son père. Il avait maigri, c’était certain, mais ce n’était même pas le plus choquant. D’énormes cernes soulignaient ses yeux exorbités, et ses mains tremblaient encore. Il éclatait régulièrement en sanglots, s’asseyait à même le sol et restait ainsi plusieurs heures.

 

Il ne savait pas quoi faire. Voyant son père tarder, il était parti à sa rencontre dans les pâturages. Quelques mètres avant, il avait aperçu la première vache. Ou, du moins, ce qu’il en restait. Avait entendu les aboiements.

 

La peur au ventre, il avait couru vers le chien. Il avait retrouvé son père au sol, tremblant, marmonnant des paroles inintelligibles entrecoupées de « dragon ! ». Il avait retrouvé les restes de cinq vaches. Depuis, en sillonnant les alentours avec le chien, il en avait récupéré une douzaine, mais toutes les autres manquaient à l’appel. Se souvenir de l’état des cinq première lui était toujours difficile, et lui faisait à chaque fois remonter des nausées. Il espérait que les autres avaient pu s’enfuir au loin. Il espérait qu’elles n’avaient pas fini de la même manière. Même une vache ne méritait pas ce genre de traitement.

 

Il avait demandé à Jorg, le vieil ami de son père, d’aller au château demander de l’aide. Quoi qu’il se soit passé, il ne pouvait rien y faire seul. C’était le rôle du roi, des soldats, de l’armée et de tous ces hommes en armure de combattre. Lui n’était que le fils d’un laitier.

 

En attendant, il restait s’occuper de son père.

21. Vernia

En entendant le bruit de fers peu pressés, elle sourit et se sentit, pour la première fois depuis quelques jours, enfin détendue. Depuis cette fameuse nuit, chacun était sur ses gardes et l’ambiance était devenue des plus pesantes. De plus, chaque fois qu’elle commençait à somnoler, elle entendait la voix grave et terrifiante l’appeler. Le manque de sommeil commençait à la travailler.

 

De plus, les jumeaux avaient eu le temps de recueillir tous les potins du Grat, et elle était impatiente de savoir ce qui se disait sur le fameux saccage, et qui pouvait bien en être responsable.

 

Ramus et Ramia trépignaient d’impatience, et se jetèrent sur elle dés qu’ils la virent.

-    « Le dragon

-    C’est le dragon

-    Celui du château

-    Enfermé depuis des siècles

-    Qui vient se venger »

 

Vernia ne s’attendait pas à cela. De toutes les hypothèses qui s’échafaudaient dans le village, c’était bien la plus stupide. Mais les jumeaux insistaient :

-    « Il a été vu

-    A plusieurs reprises

-    Il a mangé les vaches de Dorn

-    La vieille Marta l’a vu voler

-    Il y en aurait même une dizaine »

 

Quand les jumeaux étaient excités par une nouvelle, il était d’autant plus difficile de les suivre. Vernia finit tout de même par avoir tous les détails.

 

Le cas du Grat n’était pas isolé. Dorn, le laitier, avait eu toutes ses vaches mangées par un dragon. Vernia était septique, mais elle se promit d’aller vérifier. La vieille Marta avait vu une dizaine de dragons voler dans le ciel, la nuit précédente, mais elle avait aussi, l’année dernière, vu son vieux chat se transformer en humain dans la nuit et juré avoir vu un hibou lire un livre en haut d’un arbre. De nombreuses personnes juraient avoir découvert des arbres arrachés, probablement l’œuvre du dragon, ou avoir entendu des cris stridents la nuit. Quant au massacre des choux, un saccage d’une telle envergure ne pouvait être l’œuvre d’humains. Apparemment, le roi lui-même allait venir pour terrasser le dragon, et donnerait même sa fille en mariage à qui rapporterait sa tête.

 

Vernia, en grande amatrice de contes, comprenait très bien l’échange entre une princesse et une tête de dragons, mais avait du mal à croire à ces histoires. Un roi dans les champs de chou ? Un dragon mangeur de choux ? Elle n’avait rien contre les créatures légendaires, mais les imaginait plutôt combattre de preux chevaliers que des légumes insipides.

 

Ils polémiquèrent pendant quelques temps sur le bien fondé, en temps que dragon, de l’attaque d’un champ de chou, et de la crédibilité de toutes ces histoires. Il semblait que seule une personne pourrait confirmer : Dorn, le laitier. Les jumeaux souriaient.

-    « On va justement

-    Le voir dés demain

-    Afin d’avoir plus de précisions »

« Emmenez-moi », demanda Vernia. Les jumeaux la regardèrent, étonnés. Elle-même ne savait pas pourquoi elle le leur avait demandé. Cette histoire la travaillait, et le manque de sommeil n’aidait pas. Ses parents ne lui en voudraient probablement pas de partir quelques jours, et sortir du village lui ferait du bien. Le laitier n’était qu’à une journée de route, et la conversation des jumeaux serait probablement plus amusante que les angoisses des paysans terrifiés ici.

 

De plus, elle en avait assez de rester ici. Elle sentait parfois des bouffées de colère contre les choux, le Grat et le monde entier. La fatigue, toujours, se disait-elle.

 

Elle partit prendre quelques affaires, et s’installa dans la carriole des jumeaux. Elle se senti apaisée au fur t à mesure que la ferme s’éloignait.

 

20. Isabelle

« Il était une fois, dans un royaume lointain, très lointain, une princesse nommée Amaya.

 

Elle était forte et courageuse, et s’amusait souvent à se battre avec ses cousins, à jouter avec les pages. Comme elle était aussi belle comme l’aurore, ses parents la laissaient faire, conscients qu’elle deviendrait une belle jeune femme et une gracieuse reine.

 

Vint un hiver plus rude que les précédents. Les récoltes gelaient, et les vivres vinrent à manquer. Le roi lui-même tomba malade, et tous craignaient pour sa santé.

 

Une guerre éclata. La faim rendait les habitants agressifs. Le roi, malgré sa maladie, décida qu’il partirait en bataille sous trois jours, qu’il en était de son devoir de souverain.

 

La princesse Amaya était terrifiée. Son père était encore très faible, et trois jours de potions de tous les alchimistes du royaume ne suffiraient pas à le guérir.

 

La nuit suivante, elle se décida, enfila l’armure d’un de ses cousins et s’enfuit vers la bataille. Elle décida qu’il fallait que la bataille fût terminée avant l’arrivée de son père, afin que celui-ci ne prenne pas de risque.

 

Elle arriva au petit matin. Elle qui n’avait vu de la guerre que des illustrations dans les livres, chevaliers rutilants bien alignés, et elle fut frappée par la saleté du lieu. Frappée par ces hommes, vieux ou jeunes, blessés, voir morts. Par les cadavres de chevaux, et les rapaces qui tournaient autour. Frappée par l’odeur des corps en putréfaction.

 

Ces images la choquèrent tant et si bien qu’elle se mit à pleurer. Ses larmes ruisselèrent sur ses joues, tombèrent sur la terre ensanglantée.

 

Un rayon de soleil la caressa à ce moment là, et toutes les personnes sur le champ de bataille se turent devant ce spectacle d’innocence et de sang. Touchés au fond de leur cœur, ils déposèrent les armes. »

 

Abritée sous un arbre, son cheval attaché à une branche basse, Isabelle caressa la couverture du livre. Innocente, elle l’était. Et les larmes, ça la connaissait. Elle qui n’avait toujours été qu’un fardeau, pour ses parents, pour son royaume, voulait croire au fond de son cœur romantique qu’elle pouvait enfin être utile.

 

Elle grignota quelques provisions chapardées en cuisine. Elle avait écouté les paysans et les soldats, et regardé des cartes. Elle arriverait probablement dés le lendemain au village aux choux.

 

19. Isabelle

Ce furent les cris de la femme de chambre qui la réveillèrent.

Elle avait eu du mal à s’endormir, tant les sanglots la prenaient à la gorge. Elle avait beau essayer de relativiser, cela faisait bien longtemps que son époux n’était pas parti se battre la laissant seule au château. Certes, il ne s’agissait que de paysans. Mais, au fond d’elle, Mélisandre s’inquiétait.

 

Aux cris, elle crû immédiatement qu’il lui était arrivé quelque-chose. Aussi rapidement ? Cela semblait impossible, mais…

Elle sorti de sa chambre, et vit les domestiques groupés au bout du couloir. L’agitation régnait. Leurs visages pâlirent à sa vue, et elle se sentit défaillir. Qu’ils aient peur de lui annoncer la nouvelle lui prouvait qu’elle ne pouvait être que mauvaise.

 

Elle se figea en réalisant qu’ils étaient tous massés devant la chambre d’Isabelle. Elle avait été si préoccupée par son époux parti au combat qu’elle n’y avait pas fait attention. Elle entra dans la chambre, prête à affronter le pire.

 

La chambre était vide.

Le lit n’était pas défait.

De nombreuses affaires avaient été emportées des placards.

 

Les domestiques réussirent à la retenir alors qu’elle s’évanouissait.

 

Isabelle s’était enfuie.

18. 16

Plus jamais il ne retournerait en ville, se jura-t-il pour la centième fois au moins.

 

L’expérience avait purement et simplement été une catastrophe. Dés le début du trajet, le roulis de la charrue l’avait rendu malade. Plus ils s’approchaient du château, plus les odeurs devenaient forte, plus le bruit les entourait.

 

Dans l’enceinte du château, ça avait été pire. 16 était resté recroquevillé au fond de la charrue. Les gens criaient ou chantaient, courraient sur la route. Les odeurs se multipliaient, la plupart qu’il n’avait jamais senties, parfois douces, parfois fortes. Ces couleurs, ces mouvements, ces bruits et ses odeurs lui avaient tourné la tête. Il ne s’était senti mieux qu’une fois reparti au loin, à la fin de la journée.

 

Krantz n’avait fait aucune remarque. Pourtant, en matière d’aide, il n’avait réellement servi à rien aujourd’hui ! Il se sentait penaud de ne pas avoir réussi à se contrôler. Tant de gens semblaient n’avoir aucun souci à y arriver.

 

Il ne pensait pas qu’il puisse y avoir autant de monde dans un seul endroit. Auparavant, sa notion du monde se résumait aux siens, les vingt du village, aux Kreuls, qui devaient être une dizaine et aux noms qu’il entendait par eux. Le silence régnait continuellement, seulement interrompu lors des paroles des Kreuls ou des croyances du soir.

 

Il ne s’était jamais demandé comment était le monde à l’extérieur. Du moins, il ne s’en souvenait pas. Jusqu’à cet incident, jusqu’à ce qu’il s’enfuie. Jusqu’à cette conversation surprise entre les Kreuls. Il n’avait toujours pas, encore aujourd’hui, compris de quoi il s’agissait exactement. Nul ne semblait les connaître par ici. Pire, nul ne semblait s’en soucier.

 

De cette soirée, il ne se souvenait pas de grand-chose. Pour la première fois, il s’était posé des questions. Pour la première fois, il s’était demandé qui il était, qui étaient les Kreuls.

Et il était parti.

C’était un geste absurde, impossible. Et probablement, avec le recul, totalement inattendu. Il ne connaissait rien du monde, ne savait pas vers où se diriger. Il n’avait rien pris avec lui, mais n’avait rien de toute façon. Il s’était simplement retourné et avait couru. Les idées se mélangeaient dans sa tête, des questions qu’il ne s’était jamais posées, et il avait couru. Il trébuchait sur les racines des arbres, s’écorchait les pieds sur les pierres, et il avait couru. Le vent froid lui giflait les joues, lui glaçait les mains.

Et il avait couru.

Il avait couru toute la nuit, puis marché toute la journée suivante. Exténué, il s’était endormi au pied d’un arbre, et avait marché à nouveau. Avait bu dans les rares points d’eau qu’il avait trouvé, n’avait rien mangé.

Puis, il s’était effondré.

 

C’est Krantz qui l’avait trouvé. Krantz qui l’avait porté jusqu’à sa maison, l’installé au chaud, l’avait nourri. Sans rien demander, sans poser de questions, en le scrutant de son regard à la fois interrogateur et bienveillant.

 

Plus il apprenait, moins il en savait, lui semblait-il. Le monde n’était absolument pas ce qu’il pensait. Ou croyait penser. Et, surtout, toutes ses certitudes s’étaient envolées.

Et, sans certitudes, plus de croyances, et sans croyances, il n’était plus rien.

17. Sam

Sam se rendit au point de rendez-vous mentionné sur le billet. Sans surprise, un Kreul l’y attendait, et lui demanda si elle avait trouvé le garçon. Elle lui rétorqua sèchement que, si elle l’avait trouvé, ils en auraient été les premiers informés.

 

Ils pensaient tous que, depuis le temps qu’il était parti, le garçon devait être loin. Sauf Sam. Sans se souvenir spécialement de lui, elle les avait déjà vus, lui et les siens, au village. De loin toujours, car il était interdit de les approcher, mais elle imaginait mal que l’un d’entre eux soit assez débrouillard pour s’en sortir seul. Il avait du trouver de l’aide, et probablement pas loin. Elle s’était déjà renseignée dans les petits villages les proches, mais nul ne semblait l’avoir aperçu. Il lui restait les fermes isolées et la ville. Bien qu’elle n’ait pas spécialement envie d’aller au château et de croiser la foule, la perspective de voyager entre les fermes isolées de Beyar ne la tentait pas plus.

 

Elle prit quelques affaires, ses poignards, son arc, et se dirigea vers le château. Les Kreuls lui avaient depuis longtemps appris à se déplacer discrètement. Sur place, il lui faudrait quelques jours pour tout vérifier, mais au moins elle en aurait le cœur net.

 

Elle frissonna. Si elle ne le trouvait pas là bas, elle était bonne pour les fermes. Ou bien elle s’était trompée, mais elle n’y croyait pas. Les Kreuls avaient envoyé une dizaine de personnes aux trousses du garçon, et nul n’avait la moindre piste. Le grand Kreul perdait patience, et il semblerait qu’il se soit déjà débarrassé de trois des pisteurs, sous la colère.

 

Elle n’avait jamais su qui étaient ces gens au village. Une vingtaine, silencieux, se déplaçant toujours en groupe, qui semblaient soumis comme des moutons. Une fois, petite, elle avait questionné un Kreul. Elle avait gardé les marques de coups pendant des jours, et n’en avait plus jamais reparlé.

 

En tout cas, ils étaient plus qu’importants, et probablement dangereux pour les Kreuls. Car autant, au village, ils semblaient être une de leurs ressources les plus précieuses. Autant la consigne avait été claire pour le fuyard : ne pas lui parler, tuer à vue, rapporter sa tête.

 

16. Isabelle

Ils étaient arrivés la veille déjà. Une douzaine de paysans, qui sentaient le chou à des kilomètres, et qui avaient demandé audience. Isabelle s’était cachée dans le fond de la salle. Il ne se passait pas grand-chose dans le royaume, et cette arrivée avait de quoi attiser sa curiosité.

 

C’étaient des producteurs de chou, comme elle aurait pu le deviner à l’odeur. Il y avait, aux limites du royaume, à deux jours de marche, un village entier qui ne s’occupait que de choux. Isabelle trouvait ça incroyable, et se demandait s’il en était de même pour toutes les cultures. Les paysans étaient ils rangés par catégories dans les villages, un village carotte, un autre pommes de terre ? Elle trouvait l’idée ridicule, mais se promettait de demander à son père.

 

D’après eux, une bande de voyous avaient saccagé leurs cultures, détruisant une grande partie de la récolte. La perte de nombreux choux n’avait pas eu l’air de beaucoup émouvoir la foule. Les villageois demandaient la protection du royaume, ainsi que justice pour leurs pertes.

 

Isabelle regarda son père. Il semblait fatigué et avait les traits tirés. Les rumeurs de dragons, ces derniers jours, n’avaient cessé d’amplifier. Si des voyous s’ajoutaient à cela, il y aurait bientôt de nombreuses batailles. Le royaume de Beyar était petit, et en paix depuis longtemps, nul ne voulait que cela change.

 

Le roi se leva, et le silence retentit dans la salle. Il annonça gravement qu’une garnison de soldat partirait dés le lendemain pour  le Grat, que nul ne se soustrairait à la justice demandée par les villageois. Que les soldats resteraient aussi longtemps que nécessaire, jusqu’à ce que la paix soit revenue et les coupables punis.

 

Il annonça enfin que, en tant que roi, il était de son devoir de protéger le royaume, et qu’il prendrait lui-même la tête de la garnison. Les ovations fusèrent de toute part, et Isabelle sentit son cœur se glacer.

 

Elle remonta dans sa chambre en courant. D’abord, ce berger qui voyait des dragons. Puis des voyous qui, pour une raison qu’elle ne comprenait pas, saccageaient des champs de choux. Enfin, son père qui partait en guerre. Bien que ce ne fussent que des brigands, d’après les villageois, ils devaient être très nombreux. Si son père venait à être blessé, qu’adviendrait-il du royaume ? Une reine veuve et une princesse impossible à marier ne pouvaient gouverner seules, les invasions suivraient forcément. Elle se demandait que feraient les héroïnes de ses livres. Probablement quérir un beau chevalier pour protéger le royaume. Elle se souvint du dernier qui était venu, et les larmes lui montèrent aux yeux. Jamais un chevalier n’accepterait de se battre pour elle, elle en était certaine.

 

Elle fouilla dans sa bibliothèque, en quête d’inspiration. Quelques heures et des dizaines de livres plus tard, elle sourit. Elle avait enfin trouvé un rôle qui pouvait lui convenir.

 

15. Le Chevalier

Encore une semaine de perdue ! Il avait pourtant essayé un peu partout, avait visité les demeures de riches seigneurs, avait même été voir la princesse. Quelle déception ! Certes, il aurait vendu ses parents pour un titre ou des terres, mais il lui était impossible, à lui qui était aussi beau, d’épouser un laideron pareil. Même un royaume ne valait pas ça.

 

Il irait peut-être tenter sa chance plus loin, dans les royaumes de Derne. On disait que les femmes y étaient superbes. Dommage, il commençait à se faire un nom ici, les gens chuchotaient sur son passage. Il commençait à être doué. Quelques histoires bien choisies racontées à la bonne personne, une anecdote ou deux aux aubergistes, et la rumeur, ainsi que son physique, faisaient le reste.

 

Son cheval failli trébucher. Il fallait qu’il trouve d’urgence un maréchal ferrant plus complaisant. Le dernier puait la sueur, et avait refusé de le ferrer gratuitement. Même ses récits de prétendues batailles n’y avaient rien fait. Et le bougre était veuf, aucune chance d’amadouer sa femme.

 

Heureusement, ça s’était mieux passé à certains endroits. Il avait pu dormir chez un petit seigneur qui ne rêvait que de batailles et de victoires. Contre quelques récits, il avait un bain chaud tous les soirs, de copieux repas et un lit confortable. Il était parti avec quelques pièces, ses vêtements propres, quelques nouveaux en plus, et quelques baisers de la femme qui, il faut avouer, était bien plus affriolante que les récits de bataille.

 

Cela faisait deux mois déjà qu’il s’était enfui de chez lui pour sa place dans le grand monde. Au début, c’était plus difficile. Il y avait toujours des gens pour lui demander des précisions sur ses récits, il s’embrouillait. Ses mensonges ne lui venaient pas aussi naturellement. Le cheval avait bien aidé, mais ses piètres aptitudes de cavalier l’obligeaient à marcher à ses côtés dés qu’il approchait un village. Il était plus à l’aise, maintenant.

 

Il lui semblait que cela faisait des années qu’il faisait ça. Mais non, seulement deux mois. Deux mois qu’il avait croisé ce vieux chevalier mourant. Deux mois qu’il avait passé sa nuit à écouter et apprendre ses récits. Et deux mois qu’il avait jeté son cadavre nu dans la rivière, mis non sans mal sa tenue, enfourché son cheval et tourné le dos à sa famille et son village pour aller sillonner le monde.

 

Il ferma les yeux. Il se sentait épuisé. Il avait fait un drôle de rêve cette nuit. Il avait rêvé de la princesse, mais qui n’était plus aussi vilaine qu’à leur rencontre. Et, pourtant, qui n’avait pas changé physiquement et, dans son rêve, elle l’attirait, malgré sa laideur. Depuis le début de la matinée, il n’arrivait pas à se sortir cette image de la tête.

 

Pourtant, il en était certain. La demoiselle était tout sauf jolie quand il l’avait vue. Il ne l’avait certes pas détaillé précisément, mais avait l’œil pour les femmes.

 

Mais elle valait un royaume tout de même !

 

Il fit demi-tour. Les femmes de Derne attendraient finalement. Il allait la revoir, pour en avoir le cœur net. De plus, la femme du seigneur lui avait promis plus que quelques baisers s’il venait à repasser chez eux.